Microédition, autoédition et Amazon KDP…

Quel avenir pour les auteurs artisans vivant de leur plume ?

Table ronde des Rencontres Vivaro-vellaves du 26 août 2026.

Ouverture de la table ronde

Pierre Antoine Courouble

Chers amis, je vais passer le micro à chacun d’entre vous. Cette table ronde qui, de fait, est rectangulaire, a pour objet de parler de l’édition, de l’avenir du monde de l’édition, de votre ressenti et des perspectives d’évolution. Le secteur traverse une crise connue de tous : peut-on espérer une amélioration ?

Autour de cette table sont réunis Joëlle Réal, pour les Éditions du Roure au Puy-en-Velay ; Hervé Ozil, des Éditions du Chassel à Lagorce ; Marilyne Helck des Éditions Samerlin à Montréal (07); Sébastien Gayet, de Sept Éditions à Vals-les-Bains ; Jean-Pierre Bergonzoli, directeur de publication du magazine littéraire Arcade ; et votre serviteur, Pierre Antoine Courouble, président du Cercle des Auteurs Ardéchois.

À l’occasion de ces premières Rencontres Vivaro-vellaves, nous avons souhaité organiser une table ronde sur l’avenir de l’édition : perspectives, réalités, illusions et espoirs. Chacun pourra s’exprimer librement. J’enregistrerai les échanges afin d’en tirer une synthèse écrite, destinée aux publications internes du Cercle des Auteurs Ardéchois et, peut-être, au magazine Arcade.

Une association au service de l’autoédition

Marilyne Helck Éditions Samerlin

Les Éditions Samerlin constituent une maison d’édition associative qui accompagne les auteurs dans l’autoédition. Nous travaillons avec Amazon et permettons ainsi aux auteurs de publier dans la plus grande librairie du monde : leurs livres peuvent être commandés de n’importe où.

La marge est confortable : elle peut atteindre 80 % lors d’une vente directe et 60 % lorsque le livre est vendu par Amazon. Les auteurs restent propriétaires de leurs ouvrages. Il n’y a ni stock ni avance à financer, hormis éventuellement la correction, le coût de la maquette s’ils font appel à un maquettiste et celui de la mise en ligne sur Amazon KDP. Ils peuvent toutefois effectuer eux-mêmes ces opérations, sans frais.

On constate par ailleurs que certains auteurs connus quittent leur maison d’édition pour publier sur Amazon. Ils vendent directement grâce aux réseaux sociaux, bénéficient d’une marge supérieure et peuvent toucher des lecteurs dans le monde entier.

L’expérience des Éditions du Roure

Pierre Antoine Courouble

Joëlle, peux-tu nous parler de l’aventure de ton frère, qui avait créé les Éditions du Roure, et nous faire part de ton ressenti sur la situation actuelle de l’édition ?

Joëlle Réal Éditions du Roure

Notre maison d’édition a été créée par mon frère dans les années 1970 sous la forme d’une association loi de 1901. Son objectif était de permettre à des auteurs locaux de publier des livres qui n’étaient pas retenus par les grandes maisons. L’activité était donc très ancrée dans le territoire, principalement en Haute-Loire, en Ardèche et dans l’Allier.

Mon frère est décédé en 2023. Dès 2020, à l’âge de soixante-dix ans, il avait décidé de cesser l’édition, tout en continuant à distribuer le stock des ouvrages déjà publiés. Il se réservait également la possibilité d’éditer ponctuellement un ou deux livres de son choix, ou de rééditer certains de ses propres ouvrages.

Il a subi de plein fouet les difficultés du secteur. Ses dernières parutions sont sorties en 2020, au moment de la crise sanitaire. Cela a été dramatique : il était devenu très difficile de présenter les livres et, par conséquent, de les vendre. Sa vision de l’avenir de l’édition traditionnelle était plutôt pessimiste.

Le beau livre face à la baisse des ventes

Pierre Antoine Courouble

Hervé, tu représentes une forme d’édition traditionnelle : tu fais imprimer les ouvrages, tu gères les stocks et tu assures leur diffusion en librairie. Peux-tu résumer ton expérience, tes espoirs et tes inquiétudes ?

Hervé Ozil Éditions du Chassel

Je viens de m’apercevoir que les éditions ont vingt ans : notre premier livre est paru en 2006. Le secteur a beaucoup changé depuis. Je suis spécialisé dans le beau livre, autour du patrimoine, de la peinture, de la photographie et de l’histoire. Ce créneau devient de plus en plus difficile.

Un beau livre exige un important travail de mise en page et de façonnage ; nous essayons notamment de conserver des couvertures cartonnées. Or, il est aujourd’hui très difficile d’obtenir la diffusion que nous avions autrefois. Notre activité est centrée sur l’Ardèche et nos ouvrages ont rarement un retentissement national.

Il y a vingt ans, lorsqu’on publiait un livre sur le patrimoine ardéchois, on pouvait être certain d’en vendre cinq cents exemplaires en trois mois. Aujourd’hui, il faut parfois trois ans pour atteindre ce chiffre. La rentabilité n’est donc plus la même.

Nous essayons de réduire les tirages, mais si l’on veut continuer à travailler en offset, il faut imprimer au moins mille exemplaires pour atteindre l’équilibre. On peut chercher des imprimeurs moins chers en Europe de l’Est, mais lorsqu’on défend le patrimoine local, il me paraît délicat d’aller chercher ses partenaires très loin.

Il est en outre impossible de prévoir l’accueil du public. Nous avons publié un ouvrage de six cents pages sur les moulins d’Ardèche, tiré à six cents exemplaires. Je pensais que nous ne les vendrions jamais ; quatre mois plus tard, tout était épuisé. Pourtant, une réédition n’était pas économiquement envisageable. À l’inverse, certains titres auxquels nous croyions beaucoup, tirés à plus de mille exemplaires, ne se sont même pas vendus à cent exemplaires en cinq ans.

L’expédition constitue une autre difficulté. Le port est devenu exorbitant. Pour un livre commandé en Belgique, je devais payer vingt euros de frais tout en accordant 30 % de remise au libraire. J’ai refusé : l’ouvrage était presque épuisé et je préférais le conserver afin de pouvoir encore dégager une marge. Même lorsqu’on œuvre pour la culture et le patrimoine, on ne peut pas se permettre de perdre continuellement de l’argent.

J’ai essayé un peu l’impression numérique. Sa qualité est désormais excellente, mais je reste attaché à la filière traditionnelle. J’ai rêvé devant le calage chez l’imprimeur, les cahiers qui sortaient et que nous validions. Pour moi, tout cela forme un ensemble. Avec le numérique, je ne retrouve pas tout à fait le même métier ni le même ressenti. Quant aux liseuses et aux ouvrages diffusés en PDF, cela ne me tente pas : un livre est pour moi un objet que l’on tient entre ses mains.

Un modèle artisanal et local

Pierre Antoine Courouble

Sébastien, ta maison d’édition existe depuis quelques années. Comment abordes-tu ce métier ?

Sébastien Gayet Sept Éditions

Il s’agit en réalité d’une reprise. La maison a été créée en 2004 par Véronique Lardy et nous l’avons reprise en 2021. J’avais jusqu’alors surtout connu le livre comme auteur, puisque j’écrivais pour la jeunesse. Mon projet était de recentrer l’ensemble de mes activités autour du livre. Nous nous sommes lancés avec peu d’expérience, mais avec l’enthousiasme de nos « vingt ans plus plus ».

Je souhaitais rester dans le domaine du beau livre, sans développer d’ouvrages numériques, et privilégier les circuits courts. Nous nous sommes fixé comme objectif d’imprimer dans la région Rhône-Alpes. Pour le moment, notre petit modèle économique fonctionne. Nous avons fini de payer notre maison et n’avons plus d’enfants à charge — cela compte. Je parviens à me verser un petit salaire.

Mon activité se répartit approximativement entre deux tiers d’édition — trois ou quatre livres par an — et un tiers lié à mon travail d’auteur jeunesse, à mes interventions et à des appels à projets. Ces activités complémentaires contribuent à mes revenus dans le monde du livre. Le modèle fonctionne encore, mais je ne sais pas de quoi l’avenir sera fait.

Notre fonctionnement est très artisanal. Nous diffusons nous-mêmes les ouvrages : nous les chargeons dans la voiture et les apportons aux libraires, aux maisons de la presse, aux boutiques de produits du terroir ou aux sites touristiques. Cela demande beaucoup de travail, mais ces revendeurs deviennent nos meilleurs ambassadeurs. Cette diffusion directe permet d’entretenir une véritable relation avec les personnes qui proposeront ensuite nos livres.

Il existe néanmoins une grande injustice dans la répartition des revenus. Je reverse 10 % à mes auteurs, ce qui me place plutôt dans la fourchette haute. Comme auteur jeunesse publié chez Actes Sud, je perçois autour de 4,5 à 5 %, car les droits sont partagés avec l’illustrateur. Dans le même temps, les libraires et les dépôts reçoivent environ 30 %. Celui qui gagne le moins sur le livre reste donc l’auteur. C’est comparable au petit producteur qui vend ses tomates ou ses pommes de terre quatre-vingts centimes, puis les voit revendues 3,50 euros en grande surface : celui qui fournit la matière première est le moins rémunéré.

Arcade comme outil de visibilité collective

Pierre Antoine Courouble

Avant de donner la parole à Jean-Pierre Bergonzoli qui est lui aussi éditeur, d’une certaine manière, puisqu’il fait imprimer et diffuse gratuitement un magazine littéraire. Le modèle économique est différent de celui d’un livre vendu en librairie.

Pour ma part, j’ai travaillé avec trois maisons d’édition avant de rejoindre une quatrième structure, qui est plutôt une association d’aide à l’autoédition : celle que Marilyne vient de présenter. J’ai moi aussi éprouvé ce sentiment d’injustice, au point de me demander parfois si l’on ne me lésait pas. Des lecteurs me disaient avoir vu mes livres dans différentes Fnac, jusqu’à Strasbourg ou Toulouse. L’un de mes ouvrages sur la Seconde Guerre mondiale, consacré aux bombes en bois, a même été traduit en quatre langues. Pourtant, les droits d’auteur versés ne représentaient que quelques centaines d’euros. Depuis que je suis devenu autonome, mes revenus ont été multipliés par dix. On comprend donc que de petits auteurs régionaux — et même certains auteurs internationaux — choisissent l’autoédition et Amazon : au lieu de percevoir environ 8 %, ils peuvent bénéficier d’une marge bien plus importante.

Jean-Pierre, quelle est ta perception de l’évolution de l’édition comme imprimeur, éditeur et diffuseur d’Arcade, et plus largement comme homme d’affaires ?

Jean-Pierre Bergonzoli

Magazine Arcade

Merci de m’associer à ce tour de table. Quel que soit notre niveau, nous sommes confrontés à des difficultés comparables. Pour que mon magazine subsiste, je dois trouver entre 40 et 60 % de pages publicitaires. Elles le dénaturent en partie, mais elles sont indispensables : il faut assurer chaque mois un revenu régulier.

Une solution pourrait naître d’une alliance entre nous. Arcade est un petit magazine, mais c’est un support de communication vivant, qui peut évoluer et grandir. Une page publicitaire est actuellement vendue en moyenne 690 euros hors taxes. Pourtant, Arcade reste à l’équilibre : le magazine constitue également pour moi un outil professionnel, puisque mes sociétés y figurent et que je peux analyser directement les retours, du début à la fin du processus.

Arcade a été créé il y a neuf ans sans subventions ni aides institutionnelles. Le fait que nous soyons encore présents montre que ce modèle répond à quelque chose. Nous pourrions prendre le système à contre-courant et mettre une page du magazine à la disposition des éditeurs et des auteurs, notamment à l’occasion de manifestations comme celle-ci. Cette page pourrait présenter un livre et indiquer où le trouver, avec éventuellement un site Internet. Elle offrirait une visibilité locale concrète.

Il m’arrive d’avoir une page à remplir. Deux solutions s’offrent alors à moi : brader cet espace publicitaire, ce que je n’aime pas faire, ou le mettre au service de mes idées et de l’avenir du magazine. Une marge élevée ne signifie pas grand-chose si l’on vend très peu. Amazon offre la plus grande vitrine du monde, certes, mais certains auteurs n’y vendent qu’un livre par jour, voire moins. Un support local bien ciblé peut parfois en faire vendre davantage.

Si nous multiplions la visibilité et si nous nous organisons, nous pouvons trouver des solutions. Nous ne sommes pas condamnés d’avance. Mon magazine lui-même demeure fragile, mais je crois qu’en travaillant ensemble, nous pouvons traverser la brume.

Reconquérir les jeunes lecteurs

Pierre Antoine Courouble

Jean-Pierre ouvre une perspective que nous n’aurons pas le temps d’explorer aujourd’hui : celle du réseau de distribution, du marché de niche — en l’occurrence l’Ardèche — et d’un partenariat possible avec un journal gratuit. C’est une piste intéressante.

Durant la pause, l’autrice Catia Piquemal a posé une question plus philosophique : comment ramener les jeunes à la lecture ? Mes filles, par exemple, s’y sont remises grâce à des jeux vidéo dont les personnages sont également devenus les héros de romans. Elles ont ainsi acheté et dévoré toute une collection de gros livres. Le succès de romans issus de cultures populaires ou de récits du quotidien montre également que de nouveaux chemins vers la lecture existent.

Comment les auteurs et les éditeurs peuvent-ils créer des passerelles avec la culture du smartphone, du défilement continu, des jeux vidéo et des vidéos courtes ? Je rencontre des personnes qui achètent mes livres sur la Seconde Guerre mondiale parce qu’elles ont d’abord découvert une arme, un véhicule ou un épisode historique dans un jeu vidéo. Il en va de même pour l’aéronautique.

Je ne fais ici qu’ouvrir une porte. Nous pourrons reprendre la discussion lors d’une prochaine table ronde — ovale ou rectangulaire — des Rencontres Vivaro-vellaves. Cet échange se voulait succinct : il ne marque pas la fin d’une réflexion, mais le début d’une démarche.

Défendre le lien humain avec le lecteur

Sébastien Gayet

Si je parviens à conserver mon petit modèle économique, s’il me permet de vivre et de me nourrir, cela me suffit. Je n’ai pas envie de voyager au bout du monde. Je préfère ce fonctionnement traditionnel, certes très chronophage, mais qui m’offre un véritable contact humain.

Lorsque je participe à un salon, les lecteurs me parlent des livres et me font part de leurs impressions. C’est cela qui me motive dans mon travail d’éditeur, bien plus que le fait de vendre un certain nombre d’exemplaires sur une plateforme sans jamais avoir de retour de ceux qui les lisent. C’est ce monde-là que je veux défendre : celui du rapport direct au lecteur et à l’écriture.

Le regard d’un premier auteur

Pierre Antoine Courouble

Dominique Puel, jeune retraité et jeune auteur, nous a rejoints et souhaite ajouter quelques mots sur le sujet.

Dominique Puel

À titre personnel, je suis passé par les Éditions Samerlin et cela m’a beaucoup aidé. C’était la première fois que je publiais ; tout était nouveau pour moi. J’ai trouvé une équipe sympathique et qualifiée, qui m’a véritablement accompagné et m’a aidé à prendre confiance, ce qui est essentiel pour un premier livre.

Cette expérience m’a également permis de rencontrer des personnes qui aiment écrire et lire. Les échanges que j’ai eus avec elles m’ont donné le sentiment d’appartenir à une famille.

 

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