Discours d’intronisation de Pierre Lasne (1947/2022) dans la Confrérie de la Plume Ardéchoise par Roland Hours lors du Salon du livre de Joyeuse le 19 octobre 2014
Dès que j’ai appris que j’étais obligé d’écrire l’hommage d’intronisation de M. Pierre Lannes, j’insiste sur le terme « obligé » car aucun des membres de la campagne ne voulait s’y coller. J’ai été pris d’effroi car, connaissant plus que tous, la bête qui se cache derrière cet homme à l’allure affable, la tâche me paraissait insupportable. Pourtant, devant mon devoir, ma main moite a fini par saisir publiquement une plume tremblante qui, après avoir loupé trois fois l’encrier, a fini par tracer sur une feuille blanche ce qui suit.
Je ne commencerai évidemment pas à m’amuser par son nom de famille, il est trop facile de ridiculiser quelqu’un qui a le même nom qu’un animal. Non, convenons-en, cet homme est tout simplement fou. Et parler intelligemment d’un fou n’est pas chose aisée.
Il écrit des chansons complètement bêtes, il édite des livres absolument cons, même ses cheveux font n’importe quoi. Vous ne le voyez pas parce qu’il est coincé, vous ne le voyez pas, c’est ridicule, mais tout dessous il a une tête impossible. Essayons tout de même de résumer sa longue vie.
Creusons dans la carrière de Pierre. Avant tout, notre homme est musicien. Son premier cri fut un la absolu, ce qui lui permit d’interpréter plus tard du Beatles ou du Bobby Lapointe dans tous les balles du sud de la France avec une aisance jusqu’alors inégalée.
Puis, il devint compositeur, interprète, arrangeur. Je l’ai connu pour la première fois à cette époque, dans les années 70. Ce feu d’artifice sur pattes m’a dans un premier temps perturbé, puis rassuré.
J’ai alors collaboré à sa furieuse douceur en illustrant quelques-unes de ses pochettes de chansons délirantes gravées sur des micro-icônes. Je passe vite sur la période où Eddie Barclay, ayant décelé chez cet ovni de son surplus de talent, qui lui collait à la tignasse, l’avait pris dans son catalogue de stars. Un monde étoilé qu’il a tôt fait de fuir rapidement, car ces gens-là n’étaient pas fous, non, ils étaient cons, mais des cons qui exagèrent.
Alors, ce grand communicateur devant les termes s’est orienté vers les affaires. Figurez-vous que cet homme-là, qui, comme vous et moi, plutôt que moi, plutôt que vous, ne ressemble à rien, fut pendant de très nombreuses années directeur de communication chez Tati. Oui, si vous avez un jour fait vos courses dans ces magasins fabuleux, il était au fond du sac, Pierrot, il était caché partout.
Mais le pays, Seth, les cigales, le pastis et les amis ont rappelé notre artiste en sommeil à la maison pour réveiller avec bonheur avec son âne Marie chérie, sa folie endormie. Rebonjour la musique, rebonjour les amis et surtout l’écriture. Cher Pierre, ta plume te ressemble, incisive et directe, surprenante et glorifiée.
Chacune de tes pages est un court métrage, ou plutôt un court métrage. Tu as le mot qui nous chatouille toujours là où ça ne gratte plus depuis très longtemps. Mais j’arrête ici ces compliments qui pourraient paraître excessifs et provoquer une bouffée de jalousie chez les auteurs de la confrérie qui m’écoutent ébahis.
Pourtant, ce sentiment mauvais n’a pas lieu d’être, car le fait que tu sois devenu éditeur est la preuve irréfutable d’un partage évident et d’une belle envie de faire reconnaître les écrivains zardéchois ou d’ailleurs, afin de les extirper de leur sombre destin pour transporter leur mot vers la lumière. Alors, un jour peut-être, par une fenêtre ouverte, une mouette de scène te les prendra par la plume pour un envol inconnu. Ça j’aurais dû le jeter.
Vous l’avez compris, notre homme est inclassable. Si en politique certains cumulent les mandats, toi tu cumules les talents mon Pierrot. Ah si seulement sur cette terre tout le monde était comme toi, ça serait une bravo-merde.
Pas de langue de bois chez Pierre. Il dit ce qu’il pense, il pense ce qu’il dit. S’il vous traite de con, c’est terrible.
S’il vous aime, c’est merveilleux. Être son ami est un privilège inestimable. Bienvenue à toi, mon cher Pierrot, au pays de la plume zardéchoise, pays que tu gardes au chaud dans ton cœur d’enfant, puisque tu es venu ici tout jeune, passer quelques vacances à prendre trois gardes, un nom qui du reste aurait dû déjà te faire peur.
Bienvenue à toi, dis-je, de tous ces chasseurs de maudits zardéchois à qui, à chacun leur tour et avec enthousiasme certain, te plante une plume dans le cœur. Le mot pour m’apprendre, la plume à l’échoir, c’est mon droit, ma foi, ma loi. On l’applaudit, bien sûr.
Roland Hours



